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Ne soyez plus ringards, améliorez votre style

02/06/2010
Petite suggestion lexicale pour rajeunir votre vocabulaire:
Balle (C’est de la) : Exprime l’enthousiasme, quelque chose de bien, de beau, de positif. Cette meuf, c’est de la balle (Je ne suis pas insensible aux charmes de cette demoiselle).
Bouffon : Qui ne s’apparente pas au clan. Nique lui sa race à ce bouffon ! (Rabats lui son caquet à cet individu qui ne s’apparente pas à notre milieu !).
Carotte : Du verbe carotter (extorquer, voler), mais dans une forme invariable. Il m’a carotte un zedou de teuchi, l’bâtard, tu vas voir comment je vais le niquer grave (Le scélérat m’a dérobé douze grammes de cannabis, il va s’en mordre les doigts).
Chelou : Bizarre, inhabituel. Par extension, qui ne s’apparente pas au clan. La prof d’anglais elle a des veuch tout chelous (Ce n’est pas tous les jours que l’on voit une coupe de cheveux aussi inhabituelle et cocasse que celle de la professeur d’anglais, qui par extension ne s’apparente pas à notre milieu).
Comment : Exprime l’intensité. Comment je lui ai niqué sa race à ce bouffon ! (Je sors indéniablement vainqueur du combat qui m’a opposé à cet individu qui ne s’apparente pas à notre style de vie, ceci dit en toute modestie, s’entend, et avec la sportivité qui s’impose en de pareilles circonstances).
Foncedé : Se dit d’une personne qui vient de consommer du cannabis. Je suis foncedé (Mon regard est vitreux, je perds mes mots, un mince filet de bave s’écoule sur mon menton et je rigole comme un décérébré, sans aucune raison. J’ai payé assez cher pour me mettre dans cet état. Bref: je viens de consommer du cannabis).
Gun : Arme à feu. Ziva prête moi ton gun, l’aut’batârd y m’a manqué de respect (Pourrais-tu s’il te plaît me prêter ton arme à feu, afin que je règle son compte à l’importun qui n’a été qu’à moitié urbain à mon égard).
Kiff (er) : Apprécier. Comment je kiffe trop son cul (Le sien postérieur n’est pas sans éveiller chez moi des pulsions bien naturelles, qui me mettent dans une humeur joviale, pour ne pas oser dire gauloise).
Mortel : Bien, beau, dont on peut se réjouir (invariable). Elles sont trop mortelles tes Nike (Vos chausses s’entendraient fort bien avec mes pieds, aussi vous demanderai-je de m’en faire l’offrande sans opposer de résistance).
Mito : Mensonge. Dérivé de mythomane (menteur). On me fait pas des mitos à moi, bouffon ! (Je ne suis pas le genre de crédule à qui vous ferez gober vos sornettes, individu qui n’appartient pas à notre milieu !).
Race (sa) : Exprime le mécontentement. Sa race ! (Je suis d’humeur maussade). Sa race, c’bouffon ! (Mon anneau pylorique est complètement fermé. C’est le résultat de la proximité de cet individu).
Sérieux : Indique que le propos est grave, solennel, et qu’il faut donc lui accorder le plus grand crédit. Sérieux, j’kiffe trop son cul à votre fille (Monsieur, j’ai l’honneur de vous demander la main de votre fille).
Tèj : Jeter, refuser, réfuter, envoyer promener. T’aurais vu comment Jamel il a tèj la prof d’anglais ! (Le facétieux Jamel ne s’est pas laissé démonter face aux réprimandes de la professeur d’anglais !).
Trop : Exprime l’intensité. En cela, synonyme de comment. Trop et comment peuvent éventuellement cohabiter dans la même phrase, pour exprimer une intensité très élevée. Trop la honte, ce blouson (Ce blouson est ridicule, et dans des proportions considérables). Trop comment je suis foncedé ! (J’ai fumé une quantité déraisonnable de cannabis. Je crains que mon acuité intellectuelle en pâtisse pour la paire d’heures à venir).
Truc-de-ouf : Désigne une chose peu commune, qui dépasse l’entendement. C’est un truc de ouf ! (Mon dieu, mon entendement est tout dépassé !).
Zyva : Indique que la demande est pressante. Zyva, fait méfu, sale chacal (Ne sois donc pas si avare de ta cigarette purgative, et fais en profiter ton vieil ami qui trépigne d ‘impatience).

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La culture et l’histoire

11/01/2010
Baptême de Clovis (496)

Baptême de Clovis (496)

« Qui sommes-nous ? » Cette question que l’on est parfois amené à se poser, pour essayer de comprendre quelle est notre culture, peut être reformulée en : « Qu’est-ce que la France ? ». Nous allons brièvement tenter d’apporter une réponse à cette interrogation.

Tout d’abord, il faut savoir que la France a une longévité exceptionnelle. En effet, on estime généralement que la France est née en 496, au moment du baptême de Clovis (qui a conféré au pouvoir de celui-ci une légitimité qui lui faisait jusqu’alors défaut, notamment à Paris où vivait Ste Geneviève). Notre pays a donc plus de 1500 ans[1]. Tout au long de ces siècles, la culture française s’est forgée, au gré de l’Histoire. Ainsi, Mis à part le baptême de Clovis, on peut noter quelques évènements fondateurs de la France.

Tout d’abord, le sacre de Charlemagne en tant qu’empereur en l’an 800 par le pape, qui a mis en avant la puissance de la France en Occident, mais qui également laisse entrevoir les fondements de ce qui deviendra une monarchie presque sacrée. En effet, par son geste, le pape fait de Charlemagne un personnage presque sacré, une sorte de sacerdoce, à la manière des rois qui régnaient sur les royaumes d’Israël et de Judas, cet état sacré se transmettra ensuite à tous les rois de France.

Ensuite, l’année 987 voit l’accession au trône d’Hugues Capet, cet évènement peut sembler anodin en lui-même, mais la dynastie qui prend alors les rênes de la France règnera sans interruption pendant plus de huit cents ans et fera de notre pays l’état moderne que l’on connait. Le royaume qui jusqu’alors était divisé entre les fils du souverain passera entièrement au fils ainé, pour éviter les guerres fratricides. Ce changement montre une évolution dans la manière de penser la monarchie. En effet, le roi devient le serviteur du royaume, et plus son propriétaire, il doit l’administrer pour le bien de ses sujets et non pour la recherche de sa propre satisfaction. Cette nouvelle manière de penser est liée à une vision chrétienne de l’exercice du pouvoir[2]. Cette dynastie, qui comporte des rois comme Saint Louis,  François I ou Louis XIV, a donné à la France des frontières proches de celles qu’elle a aujourd’hui, en réunissant patiemment l’ensemble des fiefs qui la composaient alors.

Enfin, plusieurs dates peuvent être citées comme également importantes dans l’Histoire de France. 1) 1420, le traité de Troy signé par Isabeau de Bavière (épouse du roi Charles VI le Fol) et  le duc de Bourgogne devait faire d’Henri V d’Angleterre le roi de France à la mort de Charles VI ; cela signifiais donc la disparition de notre pays, mais la mort prématurée d’Henri V et la venue de Jeanne d’Arc l’ont empêchées. 2) 1539, François Ier signe l’ordonnance de Villers-Cotterêts faisant du français la seule langue utilisable pour tous les actes officiels du royaume ; par cet acte, le roi donne au français une dignité qui n’était jusqu’à présent que l’apanage du latin, ce qui permet un développement plus rapide du français. 3) 1789, la Révolution marque la dernière grande étape de l’Histoire de France. En effet, durant cette période, le régicide de Louis XVI met fin à l’idée de monarchie de droit divin, ainsi qu’à tous ce qui y était lié dans l’esprit des Français. La Révolution française marque donc une forme de rupture dans l’Histoire de France, à commencer par une rupture politique, puisque pour la première fois, le pays n’est plus dirigé par le roi (ou l’un de ses représentants), mais par une assemblée, au nom du peuple français.

Cette lecture rapide de l’Histoire de France nous montre que petit à petit ce pays s’est construit, il s’est éloigné des cultures latine, franque…qui l’ont fait naitre et les a combinées, pour créer une culture originale. Aujourd’hui, les Français sont donc les héritiers de cette culture. C’est d’elle que vient notre manière de penser, de vivre, d’être. Nous sommes donc les produits d’une histoire, et pour, comme disait Socrate, nous connaitre nous même, il nous faut connaitre et comprendre cette histoire. Nul ne peut savoir l’intégralité de l’Histoire de France, dans toute sa complexité. Mais chacun, à travers la compréhension des grandes lignes cette histoire et de quelques évènements particuliers, doit pouvoir appréhender ce qui fait la France. Ainsi, la connaissance de notre histoire, nous permet de comprendre notre culture. Et s’il advenait que l’on perde cette mémoire collective, on pourrait peu à peu voir notre culture disparaitre.

A la question « Qui sommes-nous ? », on peut donc répondre que nous sommes le fruit d’une histoire, qui a lentement façonné les traits de notre pays et que la véritable connaissance de notre identité vient de la connaissance et de la compréhension de l’Histoire de notre pays.

FP, étudiant au MIP – école de management


[1] Il fait donc partie de la dizaine de pays ayant plus de 1000 ans d’histoire, avec la Chine, le Japon, l’Angleterre…

[2] Episode du lavement des pieds dans l’Evangile (Jn 13,1-20). Dans ce passage, Jésus montre à ses disciples que pour être grand devant Dieu, il faut se faire serviteur.

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L’opéra, un art au service du manager d’aujourd’hui

21/12/2009
Opéra Garnier à Paris

Opéra Garnier à Paris

Alors que les arts plastiques ont trouvé depuis quelques années leur place au sein de l’entreprise comme outil de communication et de management, l’art lyrique, lui, semblait être resté sur le pas de la porte. Trop élitiste, trop exigeant, trop complexe,  tout juste bon à satisfaire le snobisme de l’establishment pour qui, selon Gérard Mortier, « l’opéra est un dîner avec trois heures de Mozart avant ». Halte aux idées reçues, et si, en termes de management, l’opéra avait aussi son mot à dire.

 

Développement managérial et cohésion d’équipe

C’est sur cette conviction que s’appuie Mythe & Opéra, un outil de développement managérial et de cohésion d’équipe, créé par le cabinet Alalma[1], qui propose de faire vivre en musique le parcours d’un héros confronté à des épreuves fondamentales, d’interroger le sens de chacune de ces épreuves, d’en tirer un enseignement, afin que chacun puisse éclairer en retour les enjeux de sa situation présente. Rossini et Le Barbier de Séville comme moyen de se confronter aux clés de la prise de décision, La Walkyrie de Richard Wagner pour aider à réfléchir sur la gestion des conflits ou encore la question du courage managérial et du leadership soulevée à travers La Clémence de Titus de Mozart. L’opéra, forme d’art qui, plus que la peinture ou le théâtre, s’appuie à la fois sur le verbal – le livret (l’histoire) – et le non verbal – la musique – s’avère particulièrement adapté au passage métaphorique de la représentation artistique à l’idée managériale.

 

Intelligence émotionnelle

Cette position infra-verbale de l’opéra est aussi un atout que le manager peut considérer dans l’exploration de ses propres émotions. Prendre conscience de soi est en effet l’un des facteurs principaux de l’intelligence émotionnelle, concept dont les ingrédients représentent environ les deux-tiers de la performance du dirigeant. Car celui qui sait reconnaître ses émotions et leurs effets pourra par analogie capter celles des autres, quand « être patron, c’est gérer l’incertitude, dans un monde changeant, où l’on n’avance que par l’adhésion du plus grand nombre. Si vous ne sentez pas les émotions de ceux qui sont autour de vous, vous ne les entraînerez pas avec vous »[2].

Mozart

Mozart

 

Culture générale

Pratiquer l’opéra, c’est également enrichir cette somme de connaissances qui définit en partie la culture générale, à l’heure même où celle-ci est réhabilitée au sein de l’entreprise. Mieux, l’opéra dans sa volonté de fusionner tous les genres, permet de les appréhender tous : musique et théâtre mais aussi peinture, architecture, littérature, histoire, religion, mythologie, philosophie, cinéma, technologie… Faut-il rappeler que Molière collabora avec Jean-Baptiste Lully, Wagner adopta la pensée de Schopenhauer, Luchino Visconti mit en scène Maria Callas, Pablo Picasso réalisa plusieurs décors pour l’Opéra Garnier dont Marc Chagall, à la demande d’André Malraux, a repeint en 1964 le plafond, etc.

 

Le réseau et l’image

Soucieux d’élargir son réseau de connaissances, le manager d’aujourd’hui pourra toujours investiguer du côté de l’opéra, acte social qui a depuis sa création rassemblé une certaine élite autour de ses fastes. Sous couvert de mécénat, chaque institution lyrique abrite en ses murs une amicale, dont l’une des raisons d’être est de favoriser les rencontres professionnelles, ainsi que l’avance sans ambages Arpeggio, l’association pour le rayonnement de l’Opéra Nationale de Bordeaux. « C’est une manière pour les gens qui arrivent à Genève d’acheter quelques quartiers de noblesse genevoise » explique de son côté Jean-Marie Blanchard au sujet du Cercle du Grand Théâtre de Genève.

Marc Chagall, Plafond de l'opéra Garnier (détail)

Marc Chagall, Plafond de l'opéra Garnier (détail)

S’anoblir, se détacher du commun des mortels, un autre des avantages de l’opéra à une époque où l’identité du manager ne se construit plus seulement à partir de son entreprise et de son métier mais aussi à partir de son image sociale. Les sociétés ne s’y sont pas trompées, elles qui souvent développent des partenariats avec des institutions lyriques afin de rehausser leur prestige en offrant des soirées à l’opéra à leurs clients ou leurs collaborateurs, privilège hautement apprécié, quitte à s’ennuyer.

 

Car c’est la leçon de l’histoire, il ne faut pas se forcer à aimer l’opéra pour développer son image, son réseau, sa culture, son intelligence émotionnelle ou son équipe mais simplement, quand on a la chance de l’apprécier, le vivre pleinement de manière à s’élever puisque c’est un art et que « c’est dans l’art que l’homme se dépasse définitivement lui-même »[3].

 

Christophe Rizoud

Rédacteur en chef de www.forumopera.com et responsable de la communication du GIE AXA (siège du Groupe AXA).

 


[1] www.alalma.fr

[2] Claude Tendil, interviewé par Anna Rousseau pour Challenges (3 juillet 2008)

[3] Simone de Beauvoir, Privilèges (Gallimard)

Réflexions sur la culture , ,

À quoi sert la culture ?

14/12/2009
M. Vincent Stanek

M. Vincent Stanek

« Les Dernières Nouvelles de l’Homme », cycle de conférences culturelles du MIP, ont reçu le 7 décembre dernier Vincent Stanek, inspecteur d’académie adjoint du Val de Marne. Né en 1973, il est ancien élève de l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, agrégé de philosophie, docteur ès lettres, ancien professeur de khâgne, ancien conseiller technique au cabinet du ministre de l’Éducation nationale. Il a notamment participé à la nouvelle traduction du Monde comme volonté et comme représentation de Schopenhauer (Gallimard, coll. folio).

Sa conférence devait répondre à la question « À quoi sert la culture ? », véritable gageure. Après avoir précisé qu’il entendait traiter de la culture comme connaissance des grandes œuvres du passé, il a évité les deux écueils de la réponse rhétorique (« la culture est ce qui n’a aucune utilité immédiate ») et de la réponse cynique (« la culture sert à pénétrer une élite partageant les mêmes références et à s’y maintenir »). S’il a réussi à ne pas tomber de Charybde en Sylla, c’est qu’il a choisi d’aborder la question du point de vue individuel : en quoi la fréquentation des grandes œuvres du passé sert-elle l’individu qui s’y adonne ?

La culture s’inscrit d’abord dans le prolongement de notre vie et favorise le développement de la personnalité. Parce

Paul Cézanne, "La Montagne Sainte-Victoire"

Paul Cézanne, "La Montagne Sainte-Victoire"

que la culture joue sur nos sens – voir, lire, entendre ; parce qu’elle instaure un rapport avec des objets qui ne sont pas donnés naturellement mais proviennent par exemple d’un passé qui nous est étranger, elle est à la fois un prolongement de la vie et un contrepoint à la pulsion vitale. Si elle se met au service de la vie, elle peut aussi l’entraver. Le rôle de la culture dans la vie dépend de l’usage qu’on en fait. À la suite de la Seconde considération inactuelle de Nietzsche, nous pouvons distinguer trois formes d’usage de la culture :

-         antiquaire : on conserve le passé pour le passé ;

-         critique : il faut faire table-rase pour exister soi-même ;

-         monumentale : la culture nous propose des modèles d’action pour régler sa propre vie.

La notion de modèle est délicate à manier, elle est à l’origine de contresens. Plutôt que de l’entendre comme un patron à copier servilement, le modèle culturel développe notre propre goût, aiguillonne nos sens, éveille notre personnalité. Être cultivé ne signifie pas avoir emmagasiné une somme de connaissances encyclopédiques à la manière de l’Autodidacte de La Nausée apprenant par cœur le dictionnaire à partir de la lettre A, mais être capable de porter sur les œuvres un regard subtil, capable d’y discerner de multiples facettes.

Henri Cartier-Bresson, "Le Pont Neuf, Paris", 1958

Henri Cartier-Bresson, "Le Pont Neuf, Paris", 1958

La culture est ensuite connaissance du monde. Les arts se nourrissent du monde, même dans la peinture non figurative. En retour, notre lecture du monde s’affine en accordant une place à l’art, en regardant par exemple telle rue de Paris avec le souvenir de Cartier-Bresson ou en rehaussant la vision d’un paysage provençal des couleurs de Cézanne. Dans le processus culturel, le monde finit par devenir une image de l’art, sans parler des références que les artistes se font les uns aux autres, discrètement, que les hommes de goût et de culture perçoivent.

On peut enfin concevoir la culture comme enracinement, non pas au sens géographique du terroir, mais en une signification plus figurée. La culture donne des points d’ancrage à la vie personnelle. Notre vie se jalonne autant des expériences vécues ou des lieux visités que des œuvres lues ou des musiques entendues. L’homme d’aujourd’hui est sollicité par un flux continuel d’images et d’informations, surtout numériques. L’individu n’est que le réceptacle de ce flux incessant sur lequel il exerce avec difficulté la moindre maîtrise. Loin d’être démodée, la culture intervient alors pour équilibrer le dégoût suscité par ce flux et lui opposer le goût de la contemplation et du discernement.

Philippe de Champaigne, triple portrait de Richelieu

Philippe de Champaigne, triple portrait de Richelieu

La conférence s’est prolongée par une série de questions fusant de toute part parmi le public et témoignant de son intérêt non relâché, sur l’évolution du goût au rythme de la vie, la spéculation financière sur les œuvres d’art contemporaines, la constitution d’un canon d’œuvres, le désenchantement qu’apporte aussi la culture, l’importance de l’histoire, la légitimité de la culture. La conférence et ses prolongements mériteraient une publication dont on ne saurait douter du succès tant l’orateur a su allier la profondeur de l’analyse à un langage accessible. On attend cet essai.

Jean-Baptiste Amadieu

Dernières Nouvelles de l'Homme, Réflexions sur la culture , , , , ,

L’Empire romain au miroir de ses monnaies

24/11/2009

On devrait plus souvent prendre le temps de faire une lecture attentive des signes symboliques affichés par une époque. François Ploton-Nicollet nous en a fait une spectaculaire démonstration à travers la seconde conférence du cycle « dernières nouvelles de l’homme » du MIP. Durant laquelle il commenta l’évolution de la représentation des empereurs sur les pièces de monnaie romaines. Une sorte d’analyse sémiologique d’un corpus de signes fermé : la monnaie d’un temps. Il serait absurde de vouloir résumer par un texte ce qui fut principalement une savante leçon d’images. Voici néanmoins quelques traits de son exposé.

Le point central de sa réflexion fut d’observer dans le détail les subtils effets de distance que chaque empereur eut soin d’exercer entre sa propre représentation et celle des dieux sur les aureus, les deniers et les sesterces. De simple portrait de guerrier, chef de clan et de légions triomphales, l’on put comprendre comment l’empereur romain s’était peu à peu « divinisé ». Au sens propre, puisque certaines pièces mettent en scène le moment précis de la cérémonie où l’empereur passait du monde des hommes au monde des dieux, mais surtout au sens figuré, dans des jeux de représentations simultanés de l’empereur et des dieux eux-mêmes.

Valentinien III

Valentinien III

Cet exposé se termina avec le bas empire et notamment par l’exposition de cette pièce de Valentinien III (422-455) juste avant la chute de l’empire romain en 476. (Cf Illustration ). Au droit, l’on y voit le portrait de Valentinien III portant le diadème et le manteau retenu par une fibule. Au revers, l’empereur en costume militaire tenant dans sa main gauche un globe de victoire et dans l’autre une grande croix.  Il pose le pied sur un serpent à tête humaine symbolisant l’ennemi barbare. Les deux familles de signes de générations précédentes semblent s’y être donné rendez-vous : les signes militaires du héros combattant, et ceux de l’empereur divin. La croix chrétienne ayant remplacé les dieux  romains après la conversion de Constantin Ier.

Cet exposé a su toucher les étudiants du MIP. A ceci deux raisons : la première c’est qu’il prit le parti original de faire appel à la vision avant de faire appel à l’esprit ; la seconde fut qu’il n’hésita pas à nous offrir un étonnant parcours à travers plusieurs siècles. François Ploton-Nicollet conclut en nous rappelant que si la monnaie romaine fut toujours un instrument de propagande, elle reste  pour ceux qui savent lire entre ses lignes symboliques un excellent élément d’analyse des pouvoirs réels de chacun des empereurs. Et que globalement, la surenchère des signes du pouvoir est toujours un aveu de sa faiblesse réelle, comme si elle cherchait à le compenser. Qu’il soit remercié pour ce subtil enseignement.

Pierre d’Huy

Dernières Nouvelles de l'Homme, Histoire , ,

Les vertus de l’amitié

22/10/2009

Alors que le succès de Facebook n’est plus à démontrer, il peut paraître incongru de vouloir, par un court billet sur ce blog, traiter de l’amitié. Quoi de plus répandu de nos jours, en effet, que l’amitié ? Sur internet, le misanthrope peut se targuer d’avoir trois cents amis, l’atrabilaire quant à lui en affiche cinq cents, et l’honnête homme, enfin, n’arrive plus à tenir ses comptes : il est débordé.

Les sombres prédictions de Tocqueville semblent donc démenties ; le citoyen des sociétés démocratiques n’est  en aucun cas cet être qui tourne sans repos sur lui-même, qui est au milieu de ses concitoyens mais qui ne les voit pas (De la démocratie en Amérique, t. II, livre IV, chap. 3). Celui qui souffre de l’isolement ou maugrée contre l’individualisme est un has been, qui s’imagine encore que surfer nécessite forcément de se rapprocher des cotes. Que le génial penseur se rassure en conséquence : la technique, en nous dotant des moyens de communications  les plus efficaces et les plus rapides, a sauvé la cité.

Pauvreté affective de notre temps

pauvreté

En apparence du moins… Car il reste à définir ce qu’est l’amitié, qui est un terme bien galvaudé de nos jours. Si les sites communautaires peuvent permettre d’être rapidement en communication avec des amis, il y a cependant « amis » et « amis ». La frénésie de certains adeptes de ces sites révèle bien souvent, au contraire, un profond sentiment de solitude, qui ne peut qu’être plus amer encore une fois que l’ordinateur est éteint.

Cet isolement est de plus en plus perceptible, en particulier dans le monde étudiant : l’on n’hésite pas à afficher toute sa vie, des épisodes les plus glorieux aux anecdotes les plus sordides, en libre accès sur la toile, mais l’on n’a personne à qui véritablement se confier lorsque l’on a à affronter des épreuves. Les discussions portent par conséquent sur tout et n’importe quoi, mais l’on écrit sur du sable, bien souvent avec des interlocuteurs anonymes, et elles n’aboutissent à rien. Ces liens de plus en plus virtuels ne peuvent qu’accroître le sentiment de malaise et de pauvreté affective caractéristique de notre époque, et contribuer ainsi à l’atomisation du lien social.

Il n’apparaît donc pas inutile, tout compte fait, de traiter de l’amitié. Pour ce faire, je m’efface derrière la voix des Anciens, n’ayant pas la prétention de faire du neuf sur un si noble sujet, tant de fois traité par les plus grands. La philosophie classique pourrait présenter l’avantage de nous rappeler quelques vérités évidentes, quelques préjugés au sens étymologique du terme, que nos générations semblent avoir quelque peu oubliés.

L’amitié et la vertu

L’amitié est selon Cicéron « une entente totale et absolue, accompagnée d’un sentiment d’affection » (De amicitia, 20, 6). Elle se définit par sa fin, car, autant le préciser tout de suite, l’ère du temps n’est guère au relativisme à Rome: cette entente vise le Bien, tout comme dans la pensée grecque.

Aristote affirme en outre que « [l]a parfaite amitié est celle des hommes vertueux et qui sont semblables en vertu » (Ethique à Nicomaque, Livre VIII, Chapitre IV). L’amitié, dans la philosophie classique, est donc l’apanage des seuls sages, elle « ne peut exister que chez les hommes de bien » (Cicéron, De amicitia, V, 17). « Relation de nature aristocratique » (Philippe Pichot, L’amitié en politique, article à paraître), elle est une invitation à l’excellence, un appel à la vertu. En effet, « sans vertu, toute amitié est impossible » (Cicéron, De amicitia, VI, 20). Cette définition remonte à une longue tradition socratique et stoïcienne, selon laquelle, on l’aura compris, les véritables amitiés sont rares, car exigeantes.

Aristote distingue en effet l’amitié considérée du point de vue de la vie sociale et l’amitié envisagée sous l’angle de la vertu ; il y a d’un côté les êtres soucieux de plaire (nous dirions les mondains ou les flatteurs), personnages superficiels qui « ne passent aux yeux de personnes pour de véritables amis » et de l’autre les hommes vertueux, qui ne peuvent témoigner de l’amitié à beaucoup de personnes ; « il faut même se déclarer heureux si on en trouve, ne fût-ce que quelques-unes, qui méritent de pareils sentiments » (Aristote, Ethique à Nicomaque, IX, 10). Cicéron estime quant à lui que les véritables amis sont une « espèce rare » (De amicitia, XXI, 79) et « presque d’origine divine » (ibid., XVII, 64). Voilà déjà de quoi fournir matière à réflexion à nos internautes.

Le « bon sauvage » n’a pas d’ami

bonsauvage

Mais il faut encore avancer dans notre définition de l’amitié. Tout d’abord, l’amitié est-elle naturelle ? Cela supposerait de créer cette relation privilégiée avec autrui de manière totalement libre, dégagée de toute contrainte.

Pour Rousseau, il est évident que l’amitié ne saurait être conforme à la nature de l’homme. L’homme, à l’origine, « est un tout parfait et solitaire » pour le Genevois (Du contrat social, L. II, chap. 7). A l’état de nature, cet éden qui laisse bien souvent le lecteur perplexe, l’homme n’a pas de rapport avec ses semblables. L’homme est naturellement bon, et ne fait donc pas de mal à autrui, mais étant autonome et se suffisant à lui-même, il n’a pas d’ami. C’est le péché originel rousseauiste, l’apparition de la propriété, qui rendra nécessaire une association, un contrat social entre les hommes ; cela n’a rien de naturel, mais c’est le seul moyen de sauver sa peau explique Jean-Jacques.

L’Etat aura ensuite la tâche ardue de maintenir ce pacte artificiel en encourageant des liens artificiels, bref en incitant les hommes à nouer des amitiés artificielles. Que d’artifices… mais nous sommes en 1762 et le 14 juillet n’est plus très loin… Quels sont les moyens dont dispose l’Etat pour arriver à ses fins ? Pour Rousseau, c’est très facile : le Législateur doit créer un nouvel homme, il doit « se sentir en état de changer, pour ainsi dire, la nature humaine » (Du contrat social, L. II, chap. VII). Cette idée séduira, nous le savons, bien des régimes totalitaires… L’homme nouveau devra en particulier devenir dépendant de ses semblables : « Il faut, en un mot, qu’il [le Législateur] ôte à l’homme ses forces propres pour lui en donner qui lui soient étrangères et dont il ne puisse faire usage sans le secours d’autrui » (ibid).

Parce que l’homme ne pourra rien faire sans le secours d’autrui, la société sera solide : plus les forces de chaque individu « sont mortes et anéanties […], plus aussi l’institution est solide et parfaite » (ibid). Rousseau poursuit sa démonstration en affirmant qu’il est donc nécessaire que chaque citoyen ne soit rien, ne puisse rien sans l’aide des autres. Ainsi, les relations sociales deviennent nécessaires. Ainsi, le nouveau lien qui unit les hommes ne répond plus à un acte libre d’amour et de générosité : l’amitié est fondée sur l’utilité.

« Aimer, c’est avoir besoin » ?

voltaireetrousseauDans ce contexte, les philosophes les plus pessimistes quant à la nature humaine, à l’instar d’Helvétius, ont pu affirmer qu’ « aimer, c’est avoir besoin » (De l’esprit). Une idée « lumièrement » peu originale, que ne désavoueront ni Voltaire (Xavier Martin, Voltaire méconnu), ni les autres philosophes des Lumières (Xavier Martin, L’homme des droits de l’homme et sa compagne). Un adage populaire dit avec raison que l’on reconnaît ses vrais amis dans les périodes de crise. Nos philosophes du XVIIIe siècle activeront dans ce cas leur répondeur ; inutile de leur passer un coup de fil si vous êtes en difficulté. Les temps héroïques de la Chanson de Roland, qui met en scène l’illustre amitié de Roland et d’Olivier, sont bel et bien passés soupirera Edmund Burke…

Dans l’article « Amitié » de l’Encyclopédie, l’on apprend que « [c]’est l’insuffisance de notre être qui fait naître l’amitié ». Son rédacteur, l’abbé Yvon, mérite d’être lu en intégralité ; il est riche d’instruction sur l’essence de la fraternité civique républicaine. Et quant le besoin n’est pas suffisamment perceptible, l’encouragement à nouer des amitiés devient franchement directif.

Que celui qui n’a pas d’ami soit banni de l’Etat !

galeriens

Saint-Just, dans ses Fragments d’institutions républicaines, propose des solutions pour le moins déroutantes : les liens d’amitiés doivent être déclarés au Temple chaque année, de même que les ruptures d’amitié ; une explication des motifs, dans ce dernier cas, est requise. « Celui qui dit qu’il ne croit pas à l’amitié, ou qui n’a point d’amis, est banni » poursuit l’auteur. On l’aura compris, les Jacobins ne plaisantent pas avec l’amitié.

L’amitié est d’autant plus nécessaire que la Terreur est loin de faire l’unanimité, et pour cause, et que le lien social s’érode. Il devient donc urgent de plâtrer les fissures de l’édifice jacobin qui menace de s’effondrer. L’on n’hésite pas devant certains paradoxes que d’aucuns trouveraient osés : le Législateur impose les bienfaits de l’amitié mais l’on n’en continue pas moins d’éprouver quotidiennement l’efficacité de la belle machinerie de Monsieur Guillotin. Liberté, égalité, fraternité, que de crimes…

Pour en revenir à notre Saint-Just, le caractère obligatoire de l’amitié qu’il préconise, ainsi que l’encadrement juridique et politique de l’Etat de relations qui appartiennent par essence aux relations privées ne peuvent qu’en dénaturer le sens. Il faut y voir la traduction d’une vision des plus réductrices de la nature humaine.

Pourtant, les Jacobins n’ont pas été sans connaître de véritables amitiés, à l’instar de celle unissant les Robespierre senior et junior à Philippe Lebas. « Seulement, l’empire exercé par l’idéologie sur leur esprit obscurcit leur entendement. Ils ne parviennent pas à imaginer qu’une réalité sociale puisse exister sans la volonté du législateur et ne peuvent comprendre que l’intervention de celui-ci puisse étouffer ce que l’on prétend consacrer solennellement » (Philippe Pichot, L’amitié en politique, article à paraître).

Amitié naturelle et désintéressée

Au contraire, Cicéron nous rappelle que l’amitié est ce qu’il y a de plus conforme à la nature, car « rien ne convient si bien au bonheur comme au malheur » (De amicitia, V, 17). Selon lui, elle constitue avec la sagesse la meilleure part que l’homme ait reçu des dieux. L’amitié « est absolument indispensable à la vie », plus encore que la justice, car si les citoyens pratiquaient entre eux l’amitié, ils n’auraient nullement besoin de la justice ; mais, même en les supposant justes, ils auraient encore besoin de l’amitié (Aristote, Ethique à Nicomaque, VIII, 1). L’empereur Marc-Aurèle affirme que « [l]es hommes sont faits les uns pour les autres » (Pensées pour moi-même, VIII, 59) ; or, les seules relations durables sont celles nées de l’amitié.

Nécessaire, l’amitié n’en résulte pas moins du désintéressement : « le propre de l’amitié est plutôt de faire le bien que d’en bénéficier » (Aristote, Ethique à Nicomaque, IX, 9). Certes, l’amitié véritable peut répondre à certains de nos besoins, pallier nos faiblesses, mais il s’agit d’une conséquence de ce sentiment et non de sa cause estime Cicéron. L’amitié véritable est fondée sur un mouvement d’amour qui suppose la gratuité. Dans le cas contraire, il s’agit d’une amitié simulée, et réductrice de la nature humaine : « [c]ar si les liens d’amitiés étaient noués par l’utilité, ils seraient détruits quand elle change ; mais comme la nature ne peut changer, les vraies amitiés sont éternelles » explique encore Cicéron (De amicitia, IX, 33).

L’amitié est un trésor à cultiver

RaphaelplatonaristoteCependant, l’amitié, si précieuse pour l’homme, peut être menacée et elle exige des soins constants, une « sollicitude attentive » (Marc-Aurèle, Pensées pour moi-même, I, 9). Les penseurs antiques sont des réalistes « Rien n’est plus difficile que de faire durer une amitié jusqu’au dernier jour de la vie » (Cicéron, De amicitia, X, 33). Les amitiés fondées sur l’utilité ou sur le plaisir sont les plus fragiles selon Aristote, tandis que la véritable amitié, fondée sur la vertu, est la plus ferme.

Toutefois, même celle-ci n’est pas à l’abri des écueils de la vie humaine : les divergences d’intérêts, d’opinions politiques, la recherche de la gloire ou encore l’argent constituent les principaux périls qui guettent les amis. Aussi les amitiés doivent-elles être non le fruit de l’instinct ou du pur sentiment, mais de la raison ; elles naissent « après le jugement et non en pleine affection » (Cicéron, De amicitia, XXII, 85). Il convient donc de choisir avec soin ses amis, de faire preuve de discernement et de prudence. En effet, une amitié vertueuse conduit au bonheur, tandis qu’une amitié vicieuse peut provoquer de grands maux.

Pour cette raison, « [s]i la volonté de contracter une amitié est prompte, l’amitié ne l’est pas » (Aristote, Ethique à Nicomaque, VIII, 4). Pour la Bruyère, l’amitié nécessite du temps, elle se forme progressivement « par un long commerce » (Les caractères, « Du Cœur »). Seul le temps peut permettre l’établissement de la confiance et de la constance, socles nécessaires à toute amitié digne de ce nom. C’est également parce que le temps est un facteur essentiel dans la naissance et ensuite dans la pérennité d’une amitié, par les  soins qu’il faut y apporter, qu’il est difficile d’avoir un grand nombre d’amis.

L’amitié élève l’homme

De telles amitiés, et elles seules, élèvent ceux qui les cultivent à la vertu. Les hommes qui les connaissent sont ceux « qui se conduisent, qui vivent de telle sorte qu’on estime leur loyauté, leur intégrité, leur égalité d’humeur, leur libéralité, ceux qui n’ont ni cupidité, ni passion, ni témérité, qui possèdent une grande constance » (Cicéron, De amicitia, V, 19).

Les amis espèrent ce qu’il y a de meilleur l’un pour l’autre. Ils désirent s’accomplir et voir l’autre s’accomplir, car un ami est « un autre soi-même » (ibid., XXI, 80). En un mot, ils aspirent à ce que l’autre parvienne au bonheur. Or, le bonheur n’est rien d’autre, dans la pensée antique, que la vie selon la raison (Philippe Bénéton, Introduction à la politique). Et la vertu est raison en action. La « loi de l’amitié » est donc de ne jamais « rien demander de honteux à un ami », et de ne jamais « répondre à une pareille demande » (Cicéron, De amicitia, XII, 40). Par conséquent, il ne faut pas hésiter à recourir à la correction fraternelle, et s’il faut choisir entre l’amitié et la vertu, c’est cette dernière qui doit être retenue.

Car la vertu est bel et bien la finalité ultime de l’amitié et en même temps son principal soutien. Les Classiques n’ont de cesse de le répéter : « c’est pour aider les vertus que l’amitié nous a été donnée par la nature » (Cicéron, De amicitia, XXII, 83). En effet, les seuls hommes capables d’amitié véritable sont ceux qui maîtrisent leurs passions ; par conséquent, « ils aimeront [ensuite davantage] la justice et l’équité » (ibid., XXII, 82). Par l’amitié, tout devient « commun entre amis » (Aristote, Ethique à Nicomaque, VIII, 11) ; cet amour qui lie les individus entre eux évite les discordes, apaise les dissensions, et par là même, est le fondement le plus solide de la cité.

La cité est donc naturelle à l’homme, tout comme l’amitié : elle n’est pas le fruit d’un pacte, elle ne résulte pas de la volonté humaine. L’unité de la cité est le fruit de l’amitié. Les citoyens s’unissent dans le domaine de l’action politique en vue du bien commun par l’amitié, tout comme les amants, par amour, désirent partager une seule et même nature, et ne souhaitent plus faire qu’un (Aristote, La politique, II, 4).

L’amitié est pour Aristote, « le choix réfléchi de vivre ensemble » (La politique, III, 9). Elle donne donc naissance matériellement à la cité, qui est antérieure à l’homme en puissance, et constitue dans le même temps ses fondements les plus solides. « Supprimez du monde les rapports de bienveillance : aucune maison, aucune ville ne pourra rester debout ; l’agriculture elle-même ne subsistera point. […] On peut juger de la puissance de l’amitié par celle des dissensions et des discordes. Quelle est en effet la maison si solide, la cité si fortement constituée, qui ne puisse être entièrement détruite par les haines et les divisions intestines. On peut juger par là quels sont les bienfaits de l’amitié » affirme Cicéron (De amicitia, VII, 23).

L’amitié en acte

Chauveau, gravure illustrant la fable de La Fontaine "Les deux amis"

Chauveau, gravure illustrant la fable de La Fontaine "Les deux amis"

Tout cela est bien théorique me direz-vous. Mais Aristote ou Cicéron n’ont pas fait que théoriser l’amitié ; ils en parlent d’expérience. L’amitié doit être vécue si l’on veut en appréhender toute la beauté et tout le mystère.

L’amitié se manifeste par des paroles, mais aussi par des actes, par des gestes concrets. Tout d’abord, l’amitié exclut l’offense et l’injustice, mais il ne s’agit là que des obligations négatives de l’amitié. L’amitié véritable se traduit positivement par une bienveillance attentive, par la réciprocité du dévouement, et par une certaine parenté d’âme (H. D. Noble, L’amitié). Les amis pensent mutuellement à eux et mettent en commun leurs pensées et leurs affections. Entre eux, la confiance est totale. Le commerce amical permet progressivement une union des pensées telles que nous sommes capables de percevoir chez nos amis ce qu’ils pensent, ce qu’ils désirent ou ce qu’ils éprouvent sans même qu’ils ne nous en parlent. L’ami devient ainsi un autre soi-même.

L’amitié consacre ainsi l’union des pensées, mais aussi l’union des volontés et des cœurs. L’amitié suppose de vouloir ce que veut l’ami mais aussi de se dévouer à son service. L’amitié prend corps dans des moments de convivialité et s’incarne dans le partage des joies simples de l’existence. En clair, les amis auront à cœur de se retrouver autour d’une bonne entrecôte et d’un bon vin de Bourgogne. Mais l’amitié se manifeste aussi lors d’évènements moins heureux. Il n’y aurait guère de mérite à témoigner de l’amitié uniquement lorsque le contexte est favorable.

L’amitié dans les périls

En effet, les amis veillent les uns sur les autres, dans le bonheur comme dans le malheur. La fidélité est l’une des marques principales de l’amitié. Les amis recherchent, nous l’avons dit, le bonheur de l’autre avant le leur propre. L’amitié se traduit donc par le renoncement personnel : elle suppose que l’on pense à l’autre avant de penser à soi et peut rendre nécessaire certains sacrifices. Si l’on aime d’amitié, l’on aura à cœur de se prodiguer au service de l’ami sans réclamer de retour et ce jusqu’au sacrifice, si cela s’avère nécessaire.

Ainsi, lors des troubles politiques qui agitent Rome vers la fin du premier siècle avant Jésus-Christ, Cicéron se trouve dans une situation périlleuse. Alors que l’Urbs est déchirée par la guerre civile entre les Optimates et les Populares, Cicéron espère rétablir l’unité des Romains en témoignant dans un procès contre l’agitateur public Clodion, le futur lieutenant de César. Le grand orateur espérait ainsi reformer autour de sa personne l’union des gens de bien contre la jeunesse débauchée de la cité qui mettait en cause les valeurs traditionnelles. Bien plus, il refuse dans le même temps une alliance politique avec César, au fait de sa gloire, par fidélité envers Pompée (sur la vie de Cicéron, voir l’excellente biographie de Pierre Grimal, Cicéron).

Or, le vent tourne et ce sont César et ses partisans qui ont alors le vent en poupe. En 58 AC, Clodius dépose une rogatio devant les comices tributes, qui condamnent Cicéron à l’exil. Celui-ci semble délaissé de tous ; son ami Pompée se refuse à le rencontrer, le consul Pison lui affirme qu’il ne peut plus rien pour lui. Les amitiés fidèles sont rares… Privé d’eau et de feu par la loi, Cicéron est désigné à la vindicte populaire. Ses biens sont pillés, sa vie est menacée, il est contraint de quitter sa famille pour laquelle il représente désormais un danger.

Suprême déshonneur pour l’ancien consul de Rome, pour celui qui, pour son dévouement envers la République, a reçu le titre de Pater patriae.  Cicéron pense au suicide.

C’est l’amitié sans faille d’Atticus, à qui le De amicitia est dédié, qui aidera le grand homme d’Etat à repousser cet acte désespéré. Durant toute cette période de bannissement, Cicéron a trouvé refuge auprès de son ami. Atticus a fait siennes les peines de Cicéron au mépris du danger qu’il encourt pour braver ainsi les lois de Rome. Par ses soins bienveillants, il redonne espoir à Cicéron et lui permet de reprendre le chemin de Rome lorsque, à la faveur de circonstances politiques nouvelles, les sénateurs votent la loi qui le rappelle dans la capitale.

En guise de conclusion

Le De amicitia est l’une des dernières œuvres du grand citoyen romain. Plus encore qu’une œuvre centrée sur une notion chère à l’auteur, qui peut nous indiquer d’utiles conseils à pratiquer au quotidien dans nos amitiés, le De amicitia constitue un véritable testament politique. Fruit des réflexions et de l’expérience d’un grand homme d’Etat, dont nous avons conservé l’image d’un homme juste, honnête et dévoué à la chose publique, cet ouvrage expose les conditions d’une renaissance de la Res Publica.  Dans une Rome divisée depuis plus d’un siècle par les luttes de factions, Cicéron pensait que la seule solution pour mettre un terme aux guerres civiles était de restaurer la concorde, l’amor entre les citoyens. Par son appel à la concordia ordinum, il entendait restaurer le sens du bien commun par l’amitié. Ses contemporains sont restés sourds à ses arguments. Les intérêts particuliers prévalaient ; la célèbre vertu du citoyen romain n’était plus qu’un mirage. Quelques dizaines d’années plus tard, la République romaine s’effondrait.  Il y a sûrement encore des leçons à en tirer.

GB.

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Le Moyen-Âge est-il une énigme ?

09/10/2009
Qu'est-ce que l'homme du xxie siècle peut-il comprendre du temps des cathédrales?

Qu'est-ce que l'homme du xxie siècle comprend du temps des cathédrales?

Que comprend-on au Moyen-Âge ? Contributeur régulier de ce blog, Xavier-Laurent Salvador a planché sur cette question, lors de la première conférence du cycle « Dernières Nouvelles de l’Homme »[1]. Le maître de conférences en langue et littérature médiévale a ouvert son propos par une affirmation énigmatique pour son jeune public, qui retiendra longtemps la formule : « Nous sommes des êtres de langue, la langue structure notre rapport au monde et à la pensée ».

Quel est le rapport avec la compréhension du Moyen-Âge ? La langue qui nous structure nous est donnée en partage avec tous les membres de notre communauté linguistique. Ce plus petit dénominateur commun est aussi ce qui divise l’humanité, qui érode la compréhension d’autrui, l’étranger.

L’étranger n’est pas seulement un concept géographique, il est également historique. La langue nous divise dans l’espace et dans le temps. Le Moyen-Âge n’est pas tant le passé d’où nous venons, qu’un temps qui nous est étranger. Surtout en France, où l’on ne peut lire Chrétien de Troyes sans traduction, quand un Italien lit Dante dans le texte.

Le conférencier enchaîne alors sur une seconde perspective d’approche, toujours linguistique, en méditant sur l’idée d’une archéologie de la langue. Un mythe anime bien des philologues, celui de l’étymologie. On croit trouver le sens définitif des mots en remontant à l’étymologie première, le sacré graal du lexique – on serait tenté d’ajouter : le message originel laissé par les premiers hommes. Quand on a dit qu’« homme » vient d’« humus », on croit avoir tout dit.

Là encore, on s’interroge, quel est le rapport avec le Moyen-Âge ? Le développement, déjà passionnant, le devient davantage. Le Moyen-Âge se caractérise par un exercice de la langue qui nous est étranger. Nous sommes structurés par une pensée de la langue qui est une pensée de l’institution et de la norme, des règles de prononciation, d’orthographe, de grammaire, etc. Rien de tel au Moyen-Âge.

L’époque qui vit le passage du latin aux langues modernes de la latinité est le temps de la langue en liberté, de la formation populaire des langues européennes actuelles par évolution progressive et régionalement diversifiée du latin. Xavier-Laurent Salvador a brossé alors un tableau des évolutions linguistiques qui ont suivi la fin de l’Empire romain d’Occident.

Le français est-il né ? Son exposé a sapé l’idée d’une naissance du français. On ne peut pas comprendre le Moyen-Âge à l’aune de l’idéologie contemporaine de la langue. La langue médiévale n’est structurée ni par l’idée de règle, ni par le mythe étymologique. Bien au contraire, le christianisme à la fin de l’Empire développe une pensée de traduction, qui est une pensée de la transmission, de l’adaptation aux déformations populaires.

La conférence, suivie attentivement par les étudiants venus nombreux, se prolongea par une séance d’une demi-heure de questions apportant encore une série d’éclairages ponctuels sur certains aspects de la communication, de Babel à l’esperanto en passant par la différence entre la merveille et le miracle. Le miracle ou la merveille – on ne sait pas exactement si l’origine est divine ou démoniaque – ce fut surtout l’attention et la curiosité d’esprit des futurs « managers », dont l’œil pétillant de certains révélait une soif de connaissances que le conférencier a su éveiller et combler.

Jean-Baptiste Amadieu


[1] Cycle de conférences culturelles participant aux enseignements en sciences humaines du MIP. L’intitulé venu d’un recueil de Vialatte rappelle la vocation toujours actuelle des Humanités.

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Exposition « De la Grèce à Rome : Tarente et les lumières de la Méditerranée » à Daoulas

09/10/2009

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Jusqu’au 3 janvier 2010, le centre culturel de l’abbaye de Daoulas (Finistère) présente une très riche exposition intitulée De la Grèce à Rome : Tarente et les lumières de la Méditerranée. Le projet est ambitieux : il s’agit de retracer l’histoire de Tarente, la plus prestigieuse cité de Grande Grèce, depuis sa fondation, au viiie siècle av. J.-C., jusqu’à la conquête romaine, au iiie siècle avant notre ère. Le parcours proposé suit un ordre chronologique et commence donc par évoquer les origines du peuplement du site depuis l’époque proto-historique, en signalant les populations indigènes, notamment les peuples iapyges (Messapiens, Dauniens, Peucétiens).

La fondation de la cité, qui est l’œuvre d’exilés lacédémoniens, est ensuite expliquée avec une grande clarté, et les commissaires de l’exposition soulignent à juste titre ce fait remarquable que Tarente est la seule colonie qu’ait jamais fondée Sparte.

Le cœur de l’exposition est consacré à l’époque classique (ve-ive siècles av. J.-C.), qui vit la cité atteindre son apogée en exerçant une véritable hégémonie sur toute la Grande Grèce. Cet essor est abondamment et brillamment illustré par des pièces parfois spectaculaires (céramiques, sculptures, monnaies, armes de tout type), déplacées en grand nombre depuis des musées parfois lointains, comme le musée d’art antique et le musée archéologique d’Udine.

L’âge hellénistique (ive-iiie siècles) est ensuite évoqué, avec la pression exercée par les populations italiques sur Tarente, qui confie alors son destin à des chefs mercenaires ou le remet entre les mains de souverains étrangers, comme les rois d’Épire Alexandre le Molosse et Pyrrhus. Finalement passée sous protectorat romain en -272, la colonie lacédémonienne est détruite par sa rivale victorieuse en –209, après un éphémère ralliement à Hannibal, lors de la seconde Guerre punique.

Mais à son crépuscule, en ce iiie siècle mouvementé, Tarente aura eu le temps de transmettre à Rome une partie de sa culture raffinée : elle fut, probablement autant que Syracuse, l’une des sources du premier hellénisme romain, et c’est un grand mérite des commissaires que de le rappeler.

Cette exposition, riche et très bien conçue, aurait pu éviter quelques longueurs : l’avènement de l’Empire romain est évoqué à travers quelques portraits d’empereurs qui n’ont guère de lien avec la cité grecque. Il eût mieux valu rappeler que la célèbre statue de la Victoire, placée par Auguste dans la Curie julienne, provenait justement de Tarente.

Les commissaires s’attachent aussi à illustrer l’influence que l’art tarentin a exercée sur la culture celtique, ce qui, à défaut d’être complètement infondé, reste anecdotique ; mais il est vrai que les villes de Tarente et de Brest sont jumelées depuis 1984… Ces rares critiques marginales ne doivent toutefois pas faire oublier l’essentiel : cette exposition, riche de plus de 250 pièces, fait revivre avec éclat l’histoire tragique et mouvementée d’une des plus brillantes cités de la Grèce antique.

FP

Histoire, Recension d'activités culturelles

Exposition « Le beau XVIe siècle ; Chefs-d’œuvre de la sculpture en Champagne » à Troyes

09/10/2009

le beau xvie siècleEn collaboration avec le musée du Louvre et l’Institut national d’histoire de l’art (INHA), le Conseil général de l’Aube présente, à Troyes (Aube), jusqu’au 25 octobre, une exposition intitulée Le beau xvie siècle ; Chefs-d’œuvre de la sculpture en Champagne. On peut ainsi admirer une petite centaine d’œuvres réunies pour l’occasion dans l’église Saint-Jean-au-Marché et provenant de musées aussi variés que le Metropolitan Museum de New York, le Victoria and Albert Museum de Londres, le musée du Louvre, le musée national du Moyen Âge et le musée national de la Renaissance d’Écouen. Si l’essentiel des œuvres présentées relève de la statuaire religieuse, la pièce maîtresse de l’exposition est probablement le retable de la Passion conservé dans la chapelle du Saint-Sacrement de l’église Saint-Jean. Un grand mérite de cet événement est aussi d’avoir rassemblé plusieurs œuvres issues de l’atelier du maître de Chaource, sculpteur champenois du début du xvie siècle. Tout en montrant l’évolution de la sculpture champenoise depuis le gothique tardif jusqu’au maniérisme, les commissaires de l’exposition insistent sur la diversité des influences esthétiques et culturelles que subissait la Champagne, depuis le style flamand jusqu’au courant italien.

FP

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Dynamisme économique et vandalisme organisé en Bugey

09/10/2009

Le 10 septembre dernier, le Président de la République choisissait d’annoncer la mise en place de la « taxe carbone » depuis les ateliers de la Compagnie Industrielle d’Applications Thermiques (CIAT) situés à Culoz (Ain). Il saluait ainsi le dynamisme de cette entreprise de 2400 employés qui s’illustre dans la production de pompes à chaleur : leader français de la climatisation, la CIAT est l’un des principaux employeurs du Bugey et contribue grandement au rayonnement économique de cette région.

La gare de Culoz

La gare de Culoz

Mais cet événement arrivait à point pour en faire oublier un autre, beaucoup moins glorieux : durant la seconde quinzaine du mois d’août, la SNCF profitait des vacances scolaires pour faire démolir la grande halle de la gare de Culoz, avec la bénédiction de la mairie et de la plupart des élus locaux. Ce vénérable bâtiment avait été construit en 1858 par l’une des principales compagnies sardo-piémontaises de chemin de fer, la Compagnie Victor-Emmanuel, pour servir de terminus à ses lignes sur ce qui était, pour quelques mois encore, la frontière franco-savoyarde. Par son style autant que par ses dimensions, cet édifice, où étaient primitivement installés les bureaux des douanes françaises et sardes, constituait l’exemple le plus remarquable de l’architecture ferroviaire sarde encore existant sur le territoire français. Il alignait vingt-cinq portes ; les murs de pierre crépie étaient couverts, dans leur partie supérieure, d’un décor de boiseries tout à fait original ; et l’avant-toit de style savoyard était soutenu par une charpente apparente alliant harmonieusement le bois au métal.

Tous les experts s’accordaient à dire que ce bâtiment méritait une protection au titre des Monuments historiques, et la Commission régionale de Protection du Patrimoine et des Sites (CRPS) de la région Rhône-Alpes avait même rendu, en décembre 2008, un avis favorable à son classement. Cette expertise ne fut pas prise en compte, et les arguments économiques de la SNCF, qui ne souhaitait plus entretenir un monument coûteux, l’ont finalement emporté sur l’attachement des habitants du Bugey à leur patrimoine architectural.

Dernier souvenir de la grande halle, il subsiste, sur le sol du quai central de la gare de Culoz, une belle mosaïque ornementale datant du xixe siècle. Et l’on se plaît à espérer que les projets de réaménagement n’entraîneront pas la disparition de cet ultime vestige.

FP

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