La Revanche des otaries de Vincent Wackenheim
Vincent Wackenheim publie sa Revanche des otaries aux éditions de la Dilettante. Il s’agit d’une fable légère qui s’appuie sur une trame connue: Noé, vieux pervers aux habitudes zoophiles, embarque sur une arche fragile en compagnie de sa jalouse épouse. Un fait nouveau pourtant: deux couples d’animaux sèment la zizanie à bord, des dinosaures – trop gros – les termites – trop petits. De sorte que du déluge au naufrage, il n’y a qu’un pas et hop!: l’humanité n’a jamais été sauvée laissant au diable, encore lui, le soin de rattraper les cochonneries. Comme quoi il est dans le détail. Le livre est bon, très bon – c’est un exercice d’humour plein d’ironie et qui se lit à plusieurs niveaux; les anecdotes sont peintes avec humour et non sans grâce.
Disons-le d’emblée, l’originalité du travail de l’auteur réside dans l’invention humoristique dont il fait preuve autour d’un thème vieux comme le monde adapté à la mode d’aujourd’hui. Quant au style, j’en dirai un mot tout à l’heure. L’ensemble est donc bien traité, sur un ton léger et badin qui se veut un franc parler. Et l’idée, qui n’est pas neuve – que l’on relise «Le Catharisme» de Jean Duvernoy (éditions Privat, Toulouse, 1992) – est suffisamment délayée pour que le lecteur puisse se laisser surprendre au cours de sa lecture. Mais l’auteur suit une double thèse: l’astuce diluviale, soit; et la revanche du manager – ce qui est plus surprenant. Le texte fourmille en effet de références aux poncifs du management d’entreprise: Noé ne serait qu’un brave patriarche, capitaine d’industrie à la tête d’un mastodonte ingérable. Et l’on comprend, à la longue, que le naufrage de cette Arche en mission pourrait n’être que la longue métaphore filée d’une entreprise en perdition. Un rocher englouti sous les flots de l’océan du marché. Et quoi d’étonnant si l’on veut bien se rappeler que l’auteur est avant tout un ancien chef d’entreprise, ancien président d’une maison d’édition du quartier saint Sulpice et auteur d’ouvrages de références sur la gestion d’entreprise ? Le biographique l’emporte sur le littéraire ! Nous sommes perdus. Bref, comme vous l’aurez compris, le livre est riche et l’ironie, cinglante. Le cynisme affleure à chaque page et chaque idée à le goût âcre et délicieux de la revanche amère.
« L’otarie » quant à elle, héroïne malgré elle, symbolise la turpitude patriarcale. Étymologiquement, elle nous rappelle qu’elle est une « petite oreille » – figure métonymique qui servit à désigner autrefois ce petit chien des mers aux oreilles pendantes. Je me demande si le titre ne devrait pas se lire: « la revanche des petites oreilles » ? On se demanderait alors ce que l’auteur a bien pu entendre et qu’il ne dit pas dans le livre. Sa revanche serait sans doute terrible s’il disait tout, autrement qu’à mots couverts.
C’est sans doute là que le bât blesse: le lecteur est exclu du petit jeu de références auquel se livre l’auteur et à la différence d’un caricaturiste de cour, les personnages visés nous sont inconnus. Il ne reste alors qu’une charge, qui vaut la peine d’être lue en soi mais qui engendre un regret puisque l’auteur est timide. La timidité affecte le style: ce pourrait être éclatant, c’est juste bon. Pas un dialogue au cours de ces 186 pages ne vient caractériser les personnages; juste le long monologue du narrateur qui met en scène à distance les péripéties pourtant riches qui conditionnent le récit. C’est un genre, mais pas un style. Voilà le seul regret. Mais la gouaille du narrateur, son côté vendeur des galeries La Fayette, ses saillies humoristiques et son goût pour les listes lexicales l’emportent sur ces quelques réticences et dans le morne paysage des ouvrages de rentrée dont l’abondance ne contredit pas, au contraire, la médiocrité, cet opuscule couleur canari mérite d’être lu et son auteur, récompensé.
Xavier-Laurent Salvador

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