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« Fleur de tempête » de Philippe le Guillou

22/09/2009

Le tombeau est un genre ancien qui consiste à dresser le portrait d’une personne défunte afin de lui ériger un monument. Avec son Tombeau pour Hélène, Philippe le Guillou renoue avec ce genre ancien : il le dit, il le répète. Tout l’ouvrage est donc un portrait d’Hélène, une amie vraiment défunte dont il parle avec tendresse en évoquant les vrais souvenirs parfois durs et âpres, parfois très potaches des vrais moments passés ensemble à Paris, en Irlande, en Bretagne.
Fleurs de tempêteIl y a disons le d’emblée quelque chose de séduisant et de fascinant dans l’ouvrage: on touche au vrai par delà la page écrite. Pas à une réalité comparable à celle que l’on peut lire dans une (auto)biographie dont on sait, parce qu’on a des lettres, que de toute façon elle est mensonge. Non ! Et à vrai dire, que les souvenirs de Paris ou de Rennes soient vraisemblables, peu importe. Non, je voulais dire: à quelque chose de tangible dans la mort. La mort vécue par l’une, abandonnant fille et mari en ce monde. La mort endeuillant l’autre.

Ce souvenir tangible, et la reconstruction littéraire par l’auteur, les voici: Hélène – je veux dire, la véritable Hélène, celle que ni vous ni moi n’avons connue – a choisi l’incinération et la dispersion des cendres sur la mer. Elle a donc choisi d’être un paysage. De n’être qu’un paysage. Et voilà qui semble avoir déstabilisé l’homme: elle n’a voulu n’être qu’un paysage, elle qui était tant de paysages. L’auteur a sans doute alors trouvé dans la littérature le moyen de prendre la relève de celui qui abdiquait dans la souffrance son rôle de gardien d’une mémoire qu’il jugeait importante. Nous, nous n’avons rien à dire: dont acte.

La littérature le dote alors d’un pouvoir: désenclaver l’être chéri – je n’ai pas dit aimé – de l’étroitesse de sa sépulture

Philippe le Guillou

Philippe le Guillou

pour lui offrir tout un monde. Lui offrir aussi du temps dans la mort: le temps d’être lue, d’être connue de tant de gens qui sans ça ne l’auraient jamais rencontrée. Lui offrir un tombeau de temps, le temps de l’écriture, aussi. L’inscrire dans des pages et dans des coeurs. Ce qui n’est pas rien.

Je disais « quelque chose de fascinant ». Et y a t-il plus fascinant que ce jeu avec la mort ? Même si certaines pages, par leur simplicité, semblent bien loin du style de l’auteur des Sept noms du peintre ou de La Consolation, on n’oublie pas un instant la relation fantomatique qui s’établit entre cette femme et l’auteur. Et nous, lecteurs, sommes pris à témoins de cet échange; presque malgré nous transformés en voyeurs morbides de cette relation très intime avec une morte. Et là, soudain, la littérature trouve un sens pour le lecteur, simple, facile à saisir.
Combler, Consoler, rassurer. Voilà qui est fascinant.
Faire vivre également le corps d’une femme-marionnette sans âme, au gré du souvenir du peintre.
Ce qui est plus cruel.

Vous me direz, et vous aurez certainement raison, que tout cela est aussi fascinant parce que cette violation de sépulture est sale. Voire répugnante. Corrompue.
Eh ! Je viens de le dire, vous avez raison !
Mais est-ce notre faute à nous si l’auteur nous prend à témoins ? Nous n’avions rien demandé… Et enfin, qui a dit que la littérature devait être autrement ?

manuscritDans cette horreur morbide et répugnante d’une prosopée qui pourrait être sans fin s’écrit l’essence même de la vraie consolation au sortir du Deuil. La mort se combat par le Verbe qui inscrit au frontispice des temples érigés par les hommes les images immortelles des femmes sans gloire qui changent le destin des héros par leur existence même. Alors qu’Hélène l’ignore, alors que nous le savons. Second vertige de cet petit livre en quête de sens.

Bon, je m’emporte.

A un moment où, pour être sale, la littérature se prostitue cet ouvrage sonne comme une minute de rédemption.

Xavier-Laurent Salvador

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