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À quoi sert la culture ?

14/12/2009
M. Vincent Stanek

M. Vincent Stanek

« Les Dernières Nouvelles de l’Homme », cycle de conférences culturelles du MIP, ont reçu le 7 décembre dernier Vincent Stanek, inspecteur d’académie adjoint du Val de Marne. Né en 1973, il est ancien élève de l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, agrégé de philosophie, docteur ès lettres, ancien professeur de khâgne, ancien conseiller technique au cabinet du ministre de l’Éducation nationale. Il a notamment participé à la nouvelle traduction du Monde comme volonté et comme représentation de Schopenhauer (Gallimard, coll. folio).

Sa conférence devait répondre à la question « À quoi sert la culture ? », véritable gageure. Après avoir précisé qu’il entendait traiter de la culture comme connaissance des grandes œuvres du passé, il a évité les deux écueils de la réponse rhétorique (« la culture est ce qui n’a aucune utilité immédiate ») et de la réponse cynique (« la culture sert à pénétrer une élite partageant les mêmes références et à s’y maintenir »). S’il a réussi à ne pas tomber de Charybde en Sylla, c’est qu’il a choisi d’aborder la question du point de vue individuel : en quoi la fréquentation des grandes œuvres du passé sert-elle l’individu qui s’y adonne ?

La culture s’inscrit d’abord dans le prolongement de notre vie et favorise le développement de la personnalité. Parce

Paul Cézanne, "La Montagne Sainte-Victoire"

Paul Cézanne, "La Montagne Sainte-Victoire"

que la culture joue sur nos sens – voir, lire, entendre ; parce qu’elle instaure un rapport avec des objets qui ne sont pas donnés naturellement mais proviennent par exemple d’un passé qui nous est étranger, elle est à la fois un prolongement de la vie et un contrepoint à la pulsion vitale. Si elle se met au service de la vie, elle peut aussi l’entraver. Le rôle de la culture dans la vie dépend de l’usage qu’on en fait. À la suite de la Seconde considération inactuelle de Nietzsche, nous pouvons distinguer trois formes d’usage de la culture :

-         antiquaire : on conserve le passé pour le passé ;

-         critique : il faut faire table-rase pour exister soi-même ;

-         monumentale : la culture nous propose des modèles d’action pour régler sa propre vie.

La notion de modèle est délicate à manier, elle est à l’origine de contresens. Plutôt que de l’entendre comme un patron à copier servilement, le modèle culturel développe notre propre goût, aiguillonne nos sens, éveille notre personnalité. Être cultivé ne signifie pas avoir emmagasiné une somme de connaissances encyclopédiques à la manière de l’Autodidacte de La Nausée apprenant par cœur le dictionnaire à partir de la lettre A, mais être capable de porter sur les œuvres un regard subtil, capable d’y discerner de multiples facettes.

Henri Cartier-Bresson, "Le Pont Neuf, Paris", 1958

Henri Cartier-Bresson, "Le Pont Neuf, Paris", 1958

La culture est ensuite connaissance du monde. Les arts se nourrissent du monde, même dans la peinture non figurative. En retour, notre lecture du monde s’affine en accordant une place à l’art, en regardant par exemple telle rue de Paris avec le souvenir de Cartier-Bresson ou en rehaussant la vision d’un paysage provençal des couleurs de Cézanne. Dans le processus culturel, le monde finit par devenir une image de l’art, sans parler des références que les artistes se font les uns aux autres, discrètement, que les hommes de goût et de culture perçoivent.

On peut enfin concevoir la culture comme enracinement, non pas au sens géographique du terroir, mais en une signification plus figurée. La culture donne des points d’ancrage à la vie personnelle. Notre vie se jalonne autant des expériences vécues ou des lieux visités que des œuvres lues ou des musiques entendues. L’homme d’aujourd’hui est sollicité par un flux continuel d’images et d’informations, surtout numériques. L’individu n’est que le réceptacle de ce flux incessant sur lequel il exerce avec difficulté la moindre maîtrise. Loin d’être démodée, la culture intervient alors pour équilibrer le dégoût suscité par ce flux et lui opposer le goût de la contemplation et du discernement.

Philippe de Champaigne, triple portrait de Richelieu

Philippe de Champaigne, triple portrait de Richelieu

La conférence s’est prolongée par une série de questions fusant de toute part parmi le public et témoignant de son intérêt non relâché, sur l’évolution du goût au rythme de la vie, la spéculation financière sur les œuvres d’art contemporaines, la constitution d’un canon d’œuvres, le désenchantement qu’apporte aussi la culture, l’importance de l’histoire, la légitimité de la culture. La conférence et ses prolongements mériteraient une publication dont on ne saurait douter du succès tant l’orateur a su allier la profondeur de l’analyse à un langage accessible. On attend cet essai.

Jean-Baptiste Amadieu

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